Lundi 31 août 23:06

Dahmane El Harrachi, « toujours vivant », 35 ans après la mort

Dahmane El Harrachi, « toujours vivant », 35 ans après la mort

‘’Mazalna h’na hayines wantouma koultou matou’’, nous sommes encore en vie et vous nous donnez pour morts ! Dahmane El Harrachi n’en finit pas de se rappeler à notre souvenir et de se conjuguer – et plus que jamais – au présent de narration.

Trente-cinq ans jour pour jour après sa disparition tragique dans un accident de la route à Ain Benian, ‘’Ya Rayah’’ refuse de s’éclipser définitivement et résiste au phénomène de l’oubli.

‘’Khouya Dahmane’’ a beau avoir effectué l’ultime voyage le 31 aout 1980, sa voix se fait, chaque jour, plus audible dans la société et sa silhouette s’invite, à n’en plus finir, aux regards. Il suffit de surfer sur la Toile et sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte.

Au grand bonheur de ses amis et de ses fans, Ya « Rayah » pavane toujours dans le costume d’un éternel revenant. Inspirateur par excellence, Dahmane fait parler de lui et « »titille » les mémoires à commencer par celles de gens qui l’ont connu. Notre confrère Maâmar Farah est de ceux-là.

Quand Dahmane chante, dit-il dans un hommage publié sur sa page Facebook, « j’entends El Bahdja fredonner, j’entends les arbres déclamer les vieilles romances oubliées et les oiseaux gazouiller de bonheur. J’entends les barques du port se parler dans le langage des amoureux, tendrement ballottées par les vagues somnolentes de midi. J’entends Bab-el-Oued raconter la tranquille nonchalance de ses terrasses inondées de soleil et de gaieté ».

De là où il sacrifie au sommet du juste, Dahmane El Harrachi peut se targuer – à raison – d’être une singularité dans le paysage artistique algérien. Tous genres musicaux confondus, peu d’artistes ratissent large comme lui.

Dahmane parle à toutes les franges de la société. Qu’il s’agisse de la femme, de l’homme, du pauvre et du riche, du généreux et de l’envieux, du solidaire mû par le partage à l’égoïste, tous sont au menu de ses thématiques.

Riche de quelque 500 titres, son exceptionnelle discographie en atteste. L’artiste fait valoir la vertu dans toute sa diversité et épingle le mal sous ses multiples facettes. Ses textes font écho au vécu de la société algérienne ; ils décrivent des situations réelles.

Autre label « Dahmane », ses chansons donnent la part belle aux proverbes et aux dictons populaires, d’où leur grande audience auprès des Algériens et, au-delà, les voisins marocains tunisiens et marocains qui comprennent le dialectal privilégié par l’artiste.

Le chanteur d’El Ghorba

« Dahmane El Harrachi privilégie des textes forts et poétiques, explique Rabah Mezouane, critique musical et chargé de la programmation des musiques du monde à l’Institut du monde arabe. « En faisant souvent appel à des choses très anciennes, des proverbes, des maximes, l’artiste ressuscite tout un fond du patrimoine » et de la tradition orale algérienne et maghrébine.

Vu au miroir de l’histoire de la chanson maghrébine, Dahmane El Harrachi appartient à la génération de ce que l’historienne Naïma Yahi appelle « H’na El Ghorba, nous sommes l’exil ».

Cette expression imagée fait allusion aux artistes algériens, marocains et tunisiens de confession musulmane et juive qui se sont produits en France entre la fin des années 1930 et le début des années 1970.

De tous ces artistes, Dahmane El Harrachi est présenté – non sans raison – comme l’interprète par excellence de la chanson d’exil. Composé à l’aube des années 1970 comme titre principal pour les besoins d’un nouvel album, « Ya Rayah »’’ (Ô partant) est la plus emblématique, la plus émouvante des chansons d’exil.

De l’Algérien Rabah Mezouane (Institut du Monde arabe, Paris) à Véronique Montaigne (spécialiste des Musiques du monde au journal Le Monde), nombre de critiques octroient à Dahmane El Harrachi le titre de ‘’porte-parole de l’immigration’’ et qualifient ‘’Ya Rayah’’d’’’hymne à l’immigration’’ ou ‘’hymne de l’immigration’’.

Mondialisée par la grâce de la reprise de de Rachid Taha en 1998, ‘’Ya Rayah’’ a fait de Dahmane El Harrachi l’artiste châabi le mieux exporté et le plus traduit. Son hymne d’exil se chante en indien, en chinois, en russe, en latino, etc. Comme pour confirmer avec éclat qu’il est « toujours vivant », parmi les hommes. Parmi nous…


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